Katérie est candidate à la maîtrise en droit international public à l’Université de Montréal : ses recherches s’articulent notamment autour du thème du féminisme post-colonial. Afro-canadienne, d’origine ivoirienne et passionnée de voyage, elle a décidé aujourd’hui de parler du fait de voyager en étant Noire.


Lorsque j’ai dû choisir le thème de ce billet, j’ai longtemps hésité entre deux sujets qui me passionnent, soit les voyages et le mouvement social Black Lives matter. Puis, j’ai réalisé qu’il m’était possible de jumeler les deux. Je suis consciente que parcourir le monde est un privilège qui n’est pas donné à tous. Ceci dit, voyager autour du globe en étant une femme afro-canadienne – de surcroît métisse- comporte son lot de frustrations. En effet, de plus en plus de blogueuses noires ou métisses affichent les différentes embûches auxquelles elles ont fait face en tant que backpakeurs en raison de leur couleur de peau. Malgré le récent engouement pour le sujet, c’est une réalité qui demeure souvent inconnue pour plusieurs. Ainsi, j’ai décidé de vous partager mon expérience de « black-trotteuse » [1].

En Afrique subsaharienne, voyager en étant Noire – claire de peau due à mon métissage – signifie que mes sœurs me couvrent les épaules au soleil pour s’assurer que je garde mon teint doré. S’assurer que je conserve le peu de privilèges que ma peau claire peut m’offrir, dans un monde faisant l’amalgame entre blancheur et succès. J’ai longtemps cru qu’être Noire en Afrique serait plus facile qu’en Amérique. Que le racisme serait moins apparent. Moins brutal. C’était une erreur de croire ça. Car, être Noire en Afrique c’est voir des appartements à louer avec l’inscription bien assumée stipulant « location aux blancs seulement ». Le genre de pancarte qui ne serait jamais tolérée au Canada, mais qui est le reflet d’un racisme décomplexé dans plusieurs capitales africaines. À la simple vue de cette pancarte, mon estomac se noue puisque, encore une fois, le privilège blanc gagne. Sur un continent majoritairement noir, le Blanc demeure roi et maître. Sa vie lui est facilitée.

En Afrique du Nord, mon inconfort était plutôt dû aux regards, parfois très insistants, des passants.

En Amérique du Nord, voyager en étant Noire signifie que je passe systématiquement plus de temps à la douane, et ce, particulièrement aux États-Unis. Ah ces fameuses fouilles « aléatoires » ! Elles peuvent paraître anodines, mais elles font réellement partie de la planification de mes voyages et plus précisément de la gestion du temps entre mes escales. D’ailleurs, je me souviendrai toujours cette escale à Miami. Mon partenaire de voyage et moi attendions sagement en ligne, parmi les autres voyageurs, afin de passer les contrôles de sécurité. Ô Surprise ! Nous sommes les seuls passagers à avoir été sélectionnés pour une fouille. Ironiquement, nous sommes aussi les seuls passagers noirs de cette file d’attente. Les agents nous ont placés un en face de l’autre avec les mains derrière la tête et les jambes écartées. Comme des criminels. Je regardais mon ami les yeux remplis de larmes et de rage. Pendant ce temps, les autres passagers continuaient leur chemin en nous jetant des coups d’œil intrigués. Coïncidence ? C’est possible. N’empêche que ce type de « coïncidence » est drôlement récurrent…

Voyager en Amérique du Nord en étant Noire c’est aussi avoir peur de demander son chemin à un policier alors que je suis complètement perdue dans les rues de New York.

En Amérique latine, mon expérience s’est traduite par une interminable fouille de mes cheveux à l’aéroport. Le douanier a enfilé ses gants de plastique et a fouillé mes tresses une à une. Que cachent cet afro, ces dreadlocks ou ces tresses ? Encore une fois, les regards insistants des autres passagers couplés du sentiment d’intrusion que sous-tend la fouille rendent le moment hautement désagréable, d’une part, mais surtout gravé à jamais dans mon esprit.

Voyager en étant Noire/métisse dans les formules « tout inclus » en Amérique latine c’est se faire confondre avec une employée ou encore avec une prostituée, et ce, basé uniquement sur la couleur de sa peau. J’ai été témoin de plusieurs scènes gênantes, mais la pire selon moi est l’histoire de cette jeune femme métisse qui accompagnait son père (blanc) à la piscine, à Cuba. Un touriste s’est approché du père et lui a demandé « combien il avait payé pour elle ». Cette histoire peut sembler épisodique, or il m’est arrivé à plusieurs reprises de rencontrer des voyageuses noires qui se sont fait proposer des relations sexuelles tarifées par d’autres touristes, uniquement en raison de la couleur de leur peau. À mon sens, cela démontre bien l’héritage colonial à l’origine de l’hypersexualisation – voire du fétichisme- ainsi que de l’appropriation du corps de la femme noire.

Ces histoires ont été des tremplins qui m’ont poussé à me questionner sur les relations raciales dans un contexte de voyage. Plus largement, ces expériences m’ont sensibilisé sur la question du genre et de la race autour du globe.

En ce sens, il y a lieu de se demander si être Noire signifie être perçue comme dernière dans l’échelle sociale du succès, comme l’écrivait si bien l’autrice nigériane Chimamanda Ngozi Adichie dans son roman à succès Americanah. 


Katérie, le 18 décembre 2020

 

[1] N.B ce terme ne vient pas de moi. J’ai découvert le concept de black-trotteuse par le biais d’un groupe facebook de femmes noires et afro-descendantes qui partagent leurs réalités de voyageuse en tant que femmes racisées

Un commentaire sur “Katérie – voyager en étant Noire”

  • wowww … je suis content de te voir ainsi engagé dans cette conquête de la vie tellement compliquée par les différenciations sociales finalement .. Je suis un prof de crimino ( à la retraite) , j`ai vécu en Cote d`Ivoire justement en travaillant en partenariat U de M et à l`Université d`Abidjan .. j`ai adoré vivre dans ce pays et j`ai bien connu tellement de belles choses à vivre et partager . J`ai aussi vécu au Brésil et là aussi , évidemment et là j`ai même entendu ,vue , compris beaucoup la dimension raciale avec les gens du pays ; surtout les morenos-morenas qui me fascinaient . J`ai aussi vue de mes yeux les différenciations sociales et tous les mouvements aux aéroports .Mon collège de travail ( très blond ) se faisait toujours aussi Pointés , car souvent les trop blancs sont aussi dérangeant pour des raisons autres … tu es une étudiante intéressante .. BRAVO

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *